Egypte : 3 hommes et des requins

Il fallait bien que cela arrive. Trois « fous de requins », chacun dans sa discipline, devaient un jour se rencontrer dans le Grand Bleu. Steven Surina, l’instigateur de la rencontre, Bernard Seret le scientifique rigoureux que l’on connaît et Gérard Soury photographe et écrivain ont, le temps d’une croisière, partagé leur expérience avec un groupe de plongeurs gourmands de savoir. Acteurs incontournables, les requins se sont invités à la fête.

Le phare de la plus grande des îles « El Akhawein » plus connue sous le nom de « Brothers » perce la nuit sans nuages. Les moteurs du C-Echo 2 se taisent. Nous sommes à pied d’œuvre. Ces deux cailloux improbables perdus au milieu de la mer Rouge, entre l’Egypte et l’Arabie Saoudite sont simplement incontournables pour les amateurs de squales. Plusieurs espèces y ont leurs habitudes : Requin gris de récif (Carcharhinus amblyrhynchos), requin soyeux (Carcharhinus falciformis), requin marteau halicorne (Sphyrna lewini), requin renard (Alopias pelagicus) et l’omniprésent requin océanique (Carcharhinus longimanus), incontestable maître des lieux.

CROQUAGE DE BULLES
Après une bascule arrière collective qui transforme la mer en jacuzzi autour du pneumatique, je retrouve Bernard Seret, mon binôme pour la durée de la croisière. Un bonheur de partager – enfin – l’expérience de ce scientifique passionné, que je ne pouvais imaginer, jusqu’à aujourd’hui, que derrière son bureau laboratoire du Museum d’Histoire Naturelle de Paris.

À l’instant précis où nous nous entamons cette plongée à la pointe sud de Big Brother, 500 m nous séparent du fond. Décidément non, ce serait de la gourmandise. Nous nous regroupons sur la pente du récif, direction la station de nettoyage établie à 40 m de profondeur, un endroit bien connu des plongeurs… et des requins qui viennent s’y faire « nettoyer » par une armée de petits labres jamais rassasiés. Tractés par leur scooter sous-marin, Hubert et Terence nous y ont précédés. Hélas, le secret espoir d’y rencontrer le légendaire requin renard ne sera pas satisfait cette fois-ci. Le récif est vide de tout squale… Conclusion par trop hâtive car un longimanus passablement agité fait soudain irruption au beau milieu des plongeurs. Habituellement rencontré dans la zone des dix mètres, le prédateur de taille respectable vient nous signifier qu’il est maître des lieux, y compris à cette profondeur. Ils nous le fait comprendre en quelques coups de mâchoires qui font exploser nos bulles les plus joufflues avant de disparaître aussi vite qu’il était entré en scène. Message reçu.
L’événement sera largement commenté lors de la conférence quotidienne de Steven sur le comportement des requins en présence de plongeurs. A bon entendeur…Les jours passent… bien trop vite à mon goût.

Les plongées s’enchaînent, entrecoupées d’exposés réalisés par Steven et Bernard, ce dernier mettant à la disposition d’un auditoire captivé, ses analyses scientifiques du problème des requins, tantôt à l’échelle planétaire, tantôt très localisés comme celui de la Réunion. Une mise en perspective lucide, éclairée par la connaissance, loin des polémiques stériles. Puissent les auditeurs privilégiés de ces deux passionnés répandre le message autour d’eux. Après tout, c’est bien le but de Shark Education.

REQUIN, SCOOTER & C°
Ce matin-là, c’est à scooter
que Steven et moi descendons le long du tombant, au nord de la petite Brother. Un courant de surface dément manque d’abord m’entraîner cul par dessus tête dans les coraux. Le volumineux caisson photo agrémenté de deux flashes m’oblige à piloter l’engin de la main droite en traînant l’équipement derrière moi de la main gauche. On peut difficilement faire pire en terme d’hydrodynamisme. Quelques minutes plus tard, grâce à nos engins aux batteries gonflées à bloc, nous avons pu remonter le courant sur une centaine de mètres. Il est temps de couper les moteurs. Nous sommes seuls, loin du récif, au milieu de nullle part. Seuls, vraiment ? La réponse surgit sous la forme d’un superbe requin longimane escorté d’une bande de poissons pilotes en tenue de bagnards. D’instinct, je cadre le requin, puis mon compagnon, puis les deux, espérant les associer. J’ignore si j’y parviens tant notre visiteur est agité. Encore un dominant qui compte bien nous rappeler qu’il est le patron. Voilà de quoi alimenter l’exposé du jour.

LE ROMAN DE RENARD
Personnellement,
j’attends assez peu de la première plongée, vous savez celle de 5 h 30 réalisée avec juste un café dans l’estomac et une lucidité pour le moins approximative ? Sans parler du manque de lumière qui me fait raisonner en photographe et non en contemplatif béat pour qui tout est bon à condition d’être sous la surface. Mais bon, on ne se refait pas, c’est trop tard. Pourtant, ce matin là, au nord de Daedalus, il n’est pas encore 6 heures lorsque le premier requin marteau de la croisière nous fait l’honneur d’une visite. Une grande femelle, la femelle alpha, la dominante que Steven a tôt fait d’identifier.

Elle vient nous tester. Les deux douzaines de ses semblables demeurés en retrait plus au nord ne la rejoindront qu’avec son feu vert. Une communication élaborée que l’on croyait naguère réservée aux mammifères marins. Malheureusement, la visite tardive de l’éclaireuse ajoutée à la profondeur de la scène ne nous autorise pas à demeurer sur place plus longtemps, sécurité oblige. Nous reprenons le chemin du bateau.

C’est à mi-parcours que Steven et Noémie m’avertissent d’un index à répétition que quelque chose se passe au pied du tombant, juste au-dessus d’un surplomb. Je ne me fais pas prier.
Si ce que j’entrevois est bien ce que je crois, je suis à cet instant le plus heureux des photographes. Quasiment en apnée, pour limiter le vacarme de mes bulles, je parviens au niveau de la marche corallienne. L’ordinateur affiche 35 m. D’une nage ondulante, l’extraordinaire requin renard entreprend de se satelliser autour de moi.

À deux reprises, il revient à ma hauteur. Dans la pâle lumière qui tombe chichement de la surface, selon l’orientation, la robe métallique prend tantôt une teinte argentée, tantôt d’incroyables reflets dorés. Ma présence incongrue l’empêche d’atteindre la « station de nettoyage » où l’attend une compagnie de labres nettoyeurs. Quelques images plus tard, il disparaît dans le bleu, mais je sais qu’il reviendra dès que je lui aurai laissé le champ libre.

COMPLÈTEMENT MARTEAUX
Daedalus, je ne m’en lasse jamais.
Pourtant, curieusement, les longimanus brillent par leur absence alors qu’ils ils étaient omniprésents y a quelques années. Une des nombreuses leçons que nous donne la nature où rien n’est jamais figé et qu’il faut accepter telle quelle. D’ailleurs, avons-nous le choix ? Malgré ça, une surprise de taille nous attend. Un mercredi 14 Octobre à marquer d’une pierre blanche.

Remerciements à :
Alysés Club
Ecole Française de plongée, Les Croisières
Sheraton Road, Hôtel AQUAFUN,
Red Sea Governorate, Hurghada, EGYPT
Tél. Sylvie Surina : 002 012 25 02 90 19
http://croisieres.alysesplongee.com/
Mail : infos@alysesplongee.com

Retrouvez cet article dans le N° 137 de Plongeurs International (Janv/Février 2016)

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