Açores : Des bleus et des ailes

Il n’est encore que 7 heures mais déjà, rien ni personne n’échappe au soleil omniprésent de Juillet. Pico la sauvageonne, Pico la sulfureuse, Pico ma préférée entre toutes les îles de l’archipel. Même après vingt ans de visite quasi annuelles, je garde la même émotion en foulant la roche torturée jadis vomie par le volcan. Pourtant, les Açores ça n’est pas seulement la beauté minérale brute ni le berceau de l’anticyclone éponyme, coqueluche des commentateurs météo. C’est avant tout l’un des plus riches biotopes marins de la zone Atlantique.

Rendue célèbre au début des années 90, par l’explosion du whale watching (observation des cétacés), l’île de Pico en général et le port de Madalena en particulier, sont aujourd’hui le point de départ de la plongée vers nos amis les squales.
A l’issue d’une bonne heure de navigation sans autre événement marquant que d’être escortés sur deux bons milles par une centaine de dauphins tachetés à la facétie légendaire, le skipper coupe le moteur. Nous entamons la dérive à l’aplomb du banc du Condor, au S.-O. de l’île de Faial. Du seau où gisent quelques poissons en très mauvaise santé, Robert extrait une bonite à l’œil vitreux.

Des bleus partout
Au club de Pico Sport, Robert Lehman n’est autre que « Monsieur requins ». Un titre tout sauf honorifique pour ce jeune scientifique qui, pour payer ses études plongeait en toutes saisons en Mer du Nord pour approvisionner les aquariums. Découpé par ses soins, l’infortuné poisson rejoint quelques congénères au fond du panier à robustes maillles qui, suspendu à sa bouée, sera bientôt l’objet de toutes les convoitises des requins du secteur. Haché menu et régulièrement mouillé d’eau de mer, le reste des appâts, tripaille comprise, constitue le chum, potion aussi magique que repoussante – estomacs délicats s’abstenir – mais authentique régal pour les prédateurs au « flair » infaillible. Vingt minutes plus tard, une, puis deux et bientôt une demi douzaine de silhouettes bleutées tirent des bords de plus en plus serrés autour du panier repas, à moins de 10 m du bateau. A plusieurs milles d’ici, les « bleus » ont d’abord détecté l’odeur du sang, puis guidés par leur formidable pouvoir de détection, ont remonté le flux. Ils sont au rendez-vous.

Préalablement brieffés par Robert, les plongeurs entrent dans l’eau du côté opposé à l’appât, avec des précautions de Sioux. Même si les requins bleus ne mordent pas systématiquement dans tout ce qui bouge, ils n’en restent pas moins des prédateurs majeurs dont les sens aiguisés détectent la moindre anomalie dans le comportement d’une proie potentielle. Chacun descend le long du bout lesté de plomb qui lui est attribué. A circonstances exceptionnelles, précautions exceptionnelles. La plongée rock and roll est à proscrire. En dérive au beau milieu de l’Atlantique, et qui plus est, en présence de prédateurs sérieux, excités par la présence de nourriture, mieux vaut ne pas quitter sa ligne de vie. D’ailleurs, le spectacle est d’une telle beauté que la ligne en question est vite oubliée.

Les « bleus » sont maintenant plus nombreux. Ils occupent tout l’espace, godillant dans un ralenti d’une beauté absolue. Pourtant, derrière cette nonchalance, on devine une formidable puissance contenue, prête à être libérée en un instant. Comme pour nous le rappeler, périodiquement, un squale sort de sa torpeur apparente et se rue sur le panier, croque à pleines dents dans les mailles goûteuses et le secoue comme si sa vie en dépendait. La vie de panier n’est décidemment plus ce qu’elle était ! Une heure et demi plus tard, les bouteilles sont quasiment épuisées, les cartes mémoires proches de la saturation et les 18 °C de l’Atlantique sont autant de bonnes raisons de mettre un terme aux réjouissances.

J’entame la remontée au moment précis où un nouvel acteur entre brusquement en scène. Un superbe requin mako s’est rué sur le panier, apparemment résolu à l’engloutir… avec le bout et la bouée, pourquoi pas tant qu’on y est ? Dénoncé par sa silhouette caractéristique, le mako, alias requin taupe bleu, proche cousin du requin blanc est un client à prendre très au sérieux. Nage heurtée, agressivité clairement exprimée, tous les indicateurs sont là pour inciter à la plus extrême prudence. D’ailleurs, personne ne bouge un cil. Dépité par la résistance du panier pique-nique, le requin voyou pique au large et disparaît aussi vite qu’il s’était invité. Une minute de toute beauté, immortalisée par quelques images prises à la volée.

Plonger chez la princesse
Plonger sur le banc Princesse Alice est tout sauf banal. Il ne faut pas moins de quatre heures de navigation pour rallier cette remontée sous-marine, baptisée du nom mythique du yacht océanographique du Prince Albert 1er de Monaco. C’était il y a plus d’un siècle. Ici, pas de plongée dérivante, on mouille sur la crête du promontoire rocheux, sur des fonds de 30 à 50 m. La marée étant en pleine renverse et, à moins de se préparer pour une transatlantique, le bout de mouillage est incontournable. Je me stabilise à la profondeur -15 m. A ma gauche, sur le mouillage voisin, même scénario, trois plongeurs ont adopté la seule position possible : le drapeau. Moins de cinq minutes plus tard, une vingtaine de raies mantas mobulas, alias "Diables de mer chiliens" émergent de nulle-part. Immenses, elles se jouent du courant et le remontent avec une aisance insolente. Titillée par la curiosité, la raie de tête s’aventure entre les deux mouillages, bientôt suivie par la tribu au grand complet qui prend tout son temps… Un moment d’éternité qui entre d’emblée au Top Ten de mes plongées, Top Ten qui, au passage, doit bien en compter une centaine.

Cinquante minutes et quelques dizaines d’images plus tard, il est temps de regagner la surface. Les passages de nos grands oiseaux sous-marins se sont multipliés et, entre deux frôlements d’ailes, outre la présence anachronique d’énormes rémoras bien nourris, chacun d’entre nous a pu admirer leur suprême élégance. Qui eût cru l’Atlantique capable de rivaliser à ce point avec toutes les mers tropicales ?

••• Remerciements à Pico Sport :
http://scubaazores.com/
Ainsi qu’à : Franco Banfi, Björn, Jordi Chias, Sebastian Fuhrmann, Robert Lehman, Hugo Marques, Nuno Sa et Franck Wirth.

••• Retrouvez cet article fin Octobre 2012 dans le magazine Subaqua (FFESSM).

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