Afrique du Sud, Mozambique : la route des requins

Lorsque Walter Bernardis, grande figure de la plongée requins dans la région de Durban entreprend une expédition hors de ses frontières, on peut être certain que le jeu en vaut la chandelle. C’est seulement après avoir goûté à la grande faune sous-marine d’Afrique du sud que nous avons franchi la frontière du Mozambique. Récit d’un long périple.

Arborant son légendaire sourire sur écran large, Timothy, le bras droit de Walter agite vigoureusement le bout à l’extrémité duquel pend le distributeur d’appâts. Dame, nul ne peut prétendre abuser cinquante requins avec des leurres en plastique. Les requins bordés (Carcharhinus limbatus) qui patrouillent inlassablement dans les eaux généreuses d’Haliwal Shoals préfèrent de loin les sardines, fussent-elles à peine décongelées. À chaque secousse, le tambour de machine à laver en inox véritable, reconverti en distributeur laisse échapper des lambeaux de chair, qui ont tôt fait de disparaître dans les intérieurs obscurs des squales. C’est dans cette chaleureuse ambiance que nous nous glissons dans l’eau, avec toutes les précautions d’usage.

L’orgie

Quelques mètres plus bas, c’est l’orgie. Comme autant de torpilles argentées, les squales dont les plus imposants atteignent 2,5 m évoluent selon des trajectoires improbables, animés par leur seul instinct de prédateurs. Rien ne peut échapper à leurs formidables moyens de détection. Une fraction de seconde suffit à engloutir une sardine, la seconde suivante étant consacrée à venir tester l’un d’entre nous d’un museau inquisiteur. C’est le moment d’appliquer les recommandations de Walter selon lesquelles nous ne sommes pas des poissons et qu’il ne faut en aucun cas se conduire comme tels. En clair, se tenir droits comme des « i » , ne rien laisser dépasser qui puisse être mordu et surtout ne jamais paniquer, toute fuite étant immédiatement interprétée comme un signe de faiblesse. N’empêche, chaque éclair de mes flashes provoque immédiatement un simulacre d’attaque des requins les plus proches. Les capteurs sensoriels concentrés tout autour de leur rostre fonctionnent à plein régime, en témoignent les nombreuses traces de dents sur mes flashes. A tel point qu’à plusieurs reprises, je dois repousser fermement plusieurs individus qui tentent obstinément de passer entre les cordons d’alimentation de mes flashes et le caisson.

Mettant à profit la mêlée spontanée concentrée autour d’une poignée de sardines, Walter saisit un requin de taille respectable par les ailerons. D’une poigne ferme, il le retourne ventre en l’air. Stoppé net dans sa course, le squale semble tétanisé (*). Trente secondes plus tard, le patient est passé à plusieurs reprises au travers de mon objectif. Gratifié d’une caresse sur le flanc, il est libéré et rejoint instantanément le festin.

(*) Catalepsie ou immobilité tonique : Chez un requin retourné sur le dos, la gravité et le champ visuel inversés provoqueraient une surcharge sensorielle induisant une surproduction de sérotonine par le cerveau. L’effet inhibiteur de cette molécule serait immédiatement annulé par la remise à l’endroit de l’animal.

Tigre en vue

La main de Walter posée sur mon épaule me fait sursauter. De l’index dirigé vers le fond, il désigne une silhouette imposante aux contours mis en valeur par le fond de sable : un requin tigre. À peine trois mètres de longeur et des rayures verticales bien marquées me disent qu’il s’agit d’un individu relativement jeune, ces dernières pâlissant avec l’âge. N’empêche qu’un client de trois mètres impose d’emblée le respect. Mon approche est prudente car les « tigres » ont beau être de formidables prédateurs, ce sont néanmoins de grands timides, prompts à la fuite s’ils n’ont pas confiance. Le Galeocerdo cuvier vient me renifler. Durant quelques secondes d’éternité, il balance de droite à gauche son large museau arrondi, pour finalement se désintéresser de moi et s’en aller rejoindre la meute des « bordés ».

Cathédrale immergée

Spectaculaire enchevêtrement de roches empilées par 30 m de profondeur, la cathédrale est un must parmi les plongées d’Haliwal Shoal. Outre la beauté du site, c’est surtout l’impressionnante concentration de faune majuscule qui y a élu domicile. Pénétrer dans le Saint des Saints, c’est d’abord un face à face obligé avec le gardien des lieux, un impressionnant mérou patate (Epinephelus tukula) auquel nul n’aurait envie de confier ses doigts. Dans la lumière blafarde qui se fraye à grand peine un chemin dans l’univers minéral, quelques requins taureaux (Carcharias taurus) indolents semblent suspendus. Prenant rapidement de l’assurance, ils viennent littéralement au contact, à tel point que je suis tenté par un gros plan rétinien. Mais le calme n’était que provisoire. Notre ami Walter a entrepris une salsa version africaine, avec la plus grosse murène léopard (Gymnothorax favagineus) qu’il m’ait été donné de rencontrer. Requins câlins, mérous joueurs, murène danseuse, c’est donc ça l’Afrique des grands fauves ?

La meute des bouledogues

Une fois franchie la frontière avec le Mozambique, à l’issue d’un fastidieux parcours en 4 X 4, Ponta do Ouro apparaît comme une sous-préfecture au charme surrané. Quelques minuscules échoppes, de petits hôtels « écolos » avec leur club de plongée attenant ne peuvent faire oublier que la moitié de la population du pays vit sous le seuil de pauvreté.

À l’instar de la région de Durban, le côte de sable impose une mise à l’eau musclée à partir de la plage. Nous embarquons à la recherche du requin bouledogue à la réputation pour le moins sulfureuse. Trente minutes plus tard, nous basculons dans le courant pour une plongée dérivante, à partir du caillou dénommé « Pinnacle ». Trente minutes suffisent aux premiers requins bouledogues pour pointer le bout de leur museau. Il est vrai que nous ne sommes pas venus les mains vides et qu’un superbe wahoo argenté est accroché à la ligne. De quoi convaincre une bande de requins affamés. Ayant mieux à faire qu’un inventaire, je cesse de les compter après le sixième. Voilà donc ces requins phénomènes, capables de remonter les fleuves sur des milliers de kilomètres dans une eau aussi douce que turbide. Dieu merci, elle est ici transparente à souhait et c’est tant mieux car on prête à ce requin des méfaits qui n’engagent pas à les fréquenter de trop près. Il n’empêche qu’en dépit des précautions d’usage, je ne peux que les admirer. C’est sur ces images d’un ballet immergé d’une beauté absolue que s’achèvent quelques jours plus tard notre périple africain. Qu’en dire sinon qu’il avait un goût très prononcé de trop peu ?

### Lire la saga des requins bouledogues du Mozambique dans le livre « Requins » de Gérard Soury. Editions Glénat 2014 – Collection Carnets de plongée dirigée par Francis Le Guen.

Remerciements à :
African Watersports, Salisbury Road, Widenham (Près de Durban), South Africa.
Tél centre : + 39 973 2505
Walter Bernardis : Tel. + 27 82 565 1210 - watersports@icon.co.za
www.africanwatersports.co.za

Retrouvez cet article dans le N°137 de Plongeurs International (Janvier/Février 2016)

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