Bretagne : Cache-cache aux Triagoz

Dressé sur la roche de Guen-Bras, au milieu du plateau des Triagoz depuis 1864, le phare témoigne du souci de la France de Second Empire de sécuriser sa navigation côtière. Automatisé depuis 1984, il a perdu sa lanterne et son gardien. Il surveille désormais une sympathique colonie de phoques gris.

À dix kilomètres au nord-ouest de Trégastel et à douze kilomètres à l’ouest des Sept-Iles, large de cinq-cents mètres, l’archipel des Triagoz s’étire sur deux kilomètres. Autant le dire tout de suite, y tirer des bords nécessite un minimum de précautions car, cette dizaine d’îlots de granit rose d’une beauté sauvage sont autant de pièges pour la navigation. Outre la météo, il est sage de bien connaître l’horaire des marées, une mise à l’eau à marée descendante étant souvent synonyme d’eau trouble. Quant aux courants, mieux vaut ne pas les prendre à la légère, le risque d’être entraîné vers le large est loin d’être négligeable. Aussi puissants que perfides du fait de la disposition des nombreux « cailloux », ils sont capables d’épuiser un nageur qui se serait imprudemment éloigné de son embarcation. Pour faire court, les Triagoz, ça se mérite !

Dès que la marée nous a permis de mettre le pneumatique à l’eau, nous avons mis le cap sur les Sept-Iles : à la barre, mon complice Didier, pour qui les cailloux des Côtes d’Armor, petits ou gros, n’ont plus de secret depuis bien longtemps. Un détour vers l’îlot Rouzic – juste pour le plaisir – pour une courte visite à la colonie de fous de Bassan, forte cette année de plus de 21.000 couples. Une explosion de vie entre ciel et mer : des milliers d’oiseaux, le bec chargé d’algues destinées à la construction des nids vont et viennent en d’incessantes norias entre mer et rochers. Puis, cap sur les Triagoz. Par bonheur, la mer s’est faite complice de notre traversée, quand au soleil… Bon, là, c’est peut-être trop demander. Vingt minutes plus tard, nous atteignons le phare.

Pas une embarcation en vue. Moteur au petit pas, nous entamons une tournée d’inspection. Didier pilote son bateau avec une prudence de Sioux, car les têtes de roches en embuscade sont masquées par les reflets de la surface. La marée est à l’étale et l’absence de vagues devrait nous permettre de mieux localiser les locataires des lieux : les phoques gris (Halichoerus grypus). Ça et là, une tête franchit la surface quelques secondes puis disparaît avant de réaparaître aussitôt dans le mouvement alterné dit de « la bouteille ». C’est clair, nous ne sommes pas seuls et il s’en faut de beaucoup. A l’abri d’une barre rocheuse qui nous protège de la houle du large, nous larguons l’ancre qui s’en va rejoindre la forêt de laminaires par dix mètres de fond. Nous sommes cernés par une demi douzaine de locataires à moustache, tiraillés entre prudence et curiosité. Naguère, ils étaient la cible des pêcheurs qui voyaient en eux de sérieux concurrents. D’ailleurs, pas plus tard que cette année, une délégation de pêcheurs picards a revendiqué officiellement le droit de « neutraliser » les phoques veaux-marins établis en colonies sur les bancs de sable de la Baie de Somme pourtant réserve protégée. Raison invoquée : concurrence déloyale. Et allez donc, on n’est plus à un massacre près ! Tant qu’on y est, erradiquons joyeusement les dauphins, les baleines et les requins qui mangent nos sardines et pourquoi pas, les oiseaux qui s’empifrent de nos graines. Je me demande parfois si nous habitons tous la même planète.


Dûment lesté pour compenser les sept millimètres de ma Beuchat semi étanche, je rejoins le fond. Moins de dix secondes plus tard, un jeune phoque de l’année au pelage clair émerge du fouillis d’algues entremêlées. Je m’immobilise sur le côté, une main pour le caisson, l’autre aggripée à une tige de laminaire. Respirer, ce sera pour plus tard. Il s’avance prudemment, pose sa truffe moustachue sur une de mes palmes et la mordille délicatement. Je ne songe même pas à prendre une image pour ne pas gâcher la magie de l’instant. Soudain, mon visiteur tressaille et d’une incroyable pirouette rejoint la surface. Effrayé ? La réponse se matérialise sous la forme d’un gros phoque à la livrée « léopard » qui me charge d’emblée. Je viens de passer d’un jeune d’une trentaine de kilos à un mâle adulte de près de 300 kilos, bien décidé à faire respecter son autorité. Parvenu à un mètre de mon objectif, il fait soudain volte face et va s’installer entre deux roches dénudées. Pas question de se dissimuler à mon regard, au contraire, il me rappelle ainsi qui est le maître des lieux. Durant l’heure qui suit, nous recevons la visite de deux élégantes femelles dont, particulièrement joueuse, m’autorise des approches étonnantes. Une partie de cache-cache dans les fouillis des laminaires ocres, ponctuée d’intimidations toutes dents dehors, d’émissions soudaines de bulles, de provocations… Un jeu qui aurait pu ne jamais finir si un puissant courant de marée ne nous avait finalement rappelés à l’ordre. Et comme un bonheur ne vient jamais seul, au moment où nous avons relevé l’ancre, une jolie petite femelle s’est approchée à moins d’un mètre du bateau et nous a offert un joyeux festival, comme pour s’assurer que nous n’oublierons jamais cette journée. Mission accomplie, ma belle, rassure-toi !

Retrouvez cet article dans le N° 125 Janvier/Février 2014 de Plongeurs International

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