Mexique : Cabo Pulmo, l’aquarium du Monde

Il est des « pépites » qu’on ne peut dénicher que grâce aux hasards de la vie. C’est le cas pour la réserve de Cabo Pulmo, perdue dans l’immensité semi-désertique de la péninsule mexicaine de Basse-Californie. Destination discrète, loin de tout battage médiatique, elle n’en est pas moins classée « Parc national – Réserve de biosphère ». Suffisamment pour attiser notre curiosité.


À deux heures de route de Cabo San Lucas et presque trois heures de La Paz, le minuscule village de Cabo Pulmo se niche au creux d’une sierra désséchée peuplée de cactus et de vautours en maraude dans un ciel surchauffé. Le contraste est saisissant entre la roche rouge calcinée des montagnes alentours et l’océan. Nous sommes pratiquement au point de rencontre entre la mer de Cortez au nord et l’océan Pacifique au sud. Rarement un site aura autant mérité l’expression d’être « au milieu de nulle part ».

Oubliés les grands hôtels et la frénésie touristique de La Paz ou de Cabo San Lucas. Ici, le temps ne signifie plus rien ou presque. 250 habitants, quelques restaurants modestes, quelques échoppes où les paysans vendent des légumes, des œufs et parfois quelques objets de première nécessité. Aucune construction sauvage, réserve oblige. Seules, quelques villas éparpillées dans la végétation donnent une touche de civilisation au paysage. Parmi les quelques clubs de plongée regroupés autour de la modeste place du village, aucun n’atteint les dimensions d’un club européen. Les bateaux sont de grosses barques améliorées, mises à l’eau chaque matin avec un nombre de plongeurs limité et des contraintes horaires pour éviter la saturation des sites. C’est ainsi qu’un beau matin, nous avons embarqué avec notre ami Thierry Lannoy, un Français établi ici depuis quinze ans et qui allait devenir notre cicerone.

Les gros yeux de Los Morros
Une première plongée « découverte » pour vérifier qu’une combinaison semi-étanche de 7 mm est indispensable nous fait survoler les roches stratifiées d’El Bajo, l’occasion de faire connaisance avec la faune locale, en l’occurrence un banc de mérous léopards peu farouches. Nos marques étant prises, nous remontons sur le Yuleny, une « lancha » couverte d’un taud, pour attendre la seconde plongée de la journée. Une plongée qui « pourrait » nous surprendre avance Thierry avec un sourire qui en dit long.

Ça pour nous surprendre, c’est gagné. Impossible d’évaluer le nombre de carangues qui composent l’immense banc qui s’étale de la surface jusqu’au sable à une quinzaine de mètres de profondeur. Des milliers de carangues à gros yeux, de taille respectable. Nageoire contre nageoire, elles évoluent dans un ralenti d’anthologie, comme une gigantesque masse protéiforme, tantôt s’écoulant comme un fleuve, tantôt piquant vers le fond, où se transformant sans le moindre signe avant-coureur en un gigantesque tourbillon comme pour phagociter le plongeur de passage. Il va sans dire que mon Nikon frise très vite la surchauffe au fond de son caisson. Un rapide coup d’œil à James mon binôme pour me rendre compte qu’il est logé à la même enseigne. On n’a pas tous les jours l’occasion de vivre au milieu d’un tel grouillement de vie. Quelques centaines de clichés plus tard, réserves d’air épuisées, nous nous apprêtons à regagner le Yuleny lorsqu’une grosse tortue verte débonnaire nous fait l’honneur d’une visite, se prêtant volontiers aux ultimes prises de vues. Après un tel spectacle, il fallait bien poser une cerise sur notre gâteau.

Thierry explique plus tard qu’avant d’être classée « Parc national – Réserve de biosphère » , Cabo Pulmo subissait une surpêche telle que les fonds avaient été quasiment « nettoyés ». Depuis, année après année, les stocks s’étaient reconstitués et la baie était redevenue le paradis de tout un peuple à écailles… et des plongeurs de surcroît.

Les requins d’El Vencedor
Les jours passent et les plongées s’enchaînent : El Islote, un îlot recouvert de gorgones multicolores, El Cantil et ses bancs de fusilliers jaune vif, si décomplexés qu’ils m’enrobent spontanément et puis un matin…

Nous ne sommes que trois à plonger. Pas une ride ne vient perturber la surface, l’eau est claire, le soleil éclabousse le paysage, le courant s’est fait mettre aux abonnés absents… Nous piquons sur l’épave d’El Vencedor « le Gagnant ». J’ignore ce que cet infortuné bateau a bien pu gagner mais il fait peine à voir. Les différentes parties de ce vieux thonnier sont éparpillées sur le sable par quinze mètres de profondeur : les moteurs, la chambre froide, la chaudière, un treuil, une magnifique hélice encore sur son arbre, le tout recouvert de filets abandonnés par les chalutiers avant le classement du site. Des milliers de poissons ont sélectionné certaines parties du bateau défunt : familles de diodons dans les tôles martyrisées du pont, mérous léopards à différents stades de croissance dans le poste de pilotage, poissons chirurgiens picoreurs de proies invisibles et surtout… les requins bouledogues, incontestables propriétaires des lieux.

La rencontre avec une douzaine de « bouledogues » sur leur territoire n’est jamais innocente. Même familiarisé avec cette espèce, il ne faut jamais perdre de vue qui elle est. Nous sommes en présence d’un des prédateurs majeurs des océans et malheureusement, quelles qu’en soient les raisons, l’actualité récente le confirme. Ces clients-là sont responsables d’un nombre conséquent d’attaques. Il s’agit d’un prédateur territorial, c’est un fait avéré que j’ai pu constater à différents endroits de la planète. Mais de là à penser qu’il s’agit d’un tueur assoiffé de sang, visant particulièrement notre espèce, il y a une marge que je me garde bien de franchir. Reste que tout animal doit être considéré avec sagesse et que toute provocation aveugle est parfois fatale. D’ailleurs, les quelques individus que nous côtoyons sur cette épave adoptent une stratégie propre à leur espèce. D’abord circonspects, ils s’enhardissent pour venir affirmer leur territoire et en imposer les limites, comme le ferait n’importe quel félin à commencer par mes chats.

Il n’en reste pas moins que je ne peux m’empêcher de les admirer. Massifs et gracieux à la fois, Calmes mais capables d’attaques foudroyantes, effrayants pour beaucoup mais indispensable dans leur milieu… Cette demi-douzaine de squales, locataires de cet antique thonnier éparpillé sont à cet instant précis les vedettes incontestées de mes plongées à Cabo Pulmo… et le sont encore au moment où je pianote ces lignes.

J’allais oublier : un certain Commandant Cousteau n’avait-il pas déjà baptisé ce site « l’aquarium du monde «  ? Alors…

Ce reportage a pu être réalisé grâce à :

Thierry Lannoy
http://www.cabopulmoscubadiving.com...
marysierramexico@gmail.com

Retrouvez cet article dans le N° 134 (Juillet/Août 2015) de Plongeurs International....

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