La forêt des squales

Afrique du Sud – False Bay

Cap au Sud, le Shark Explorer trace une route rectiligne dans la houle venue du grand large. Aujourd’hui, l’Atlantique se donne des airs de lac alpestre, contrairement aux deux jours passés durant lesquels il n’a cessé de prendre d’assaut les énormes boulders de granit qui bordent la côte au sud de Simon’s Town. Nous dépassons la colonie de manchots du Cap sans nous y arrêter. Ce serait politiquement incorrect car les oiseaux sont déjà en file indienne, prêts à se mettre à l’eau, petit-déjeuner oblige. Un quart d’heure plus tard, Jeff-le-skipper laisse filer l’ancre, après avoir soigneusement intégré le sens du vent et les courants de marée. Sage précaution, car nous sommes à moins de cent mètres de la côte et ici, l’océan a fréquemment des accès de colère.

Enfant de la région, Ernest-le-dive master connaît parfaitement cette plongée et c’est tout naturellement lui qui nous cornaque. L’ordinateur affiche à peine 12 m lorsque nous atteignons le fond. Nous franchissons la “ligne verte” frontière entre le sable, terrain de chasse des raies de tous calibres et la forêt de kelps, laminaires géants dont les interminables tiges cornées agitent leur chevelure hirsute au gré de la houle. Saturée d’oxygène et chargée de plancton, l’eau n’est pas d’une lipidité maldivienne, loin s’en faut, mais elle crée une atmosphère étrange qui n’est pas pour me déplaire. (...)

Je m’enfonce dans les kelps comme on entre dans un bois. Etonnante plongée, comparable à nulle autre. Je me fraie tant bien que mal un chemin dans les tagliatelles verdâtres qui s’enroulent autour de moi, me phagocytent, me digèrent avant de me régurgiter... face à mes trois complices nageant de conserve avec un autre requin. Pris en sandwich, le requin plat-nez (Notorynchus cepedianus) – alias requin-vache pour les gens d’ici – ne se départit pas de son calme et me frôle au ralenti avant de disparaître dans la lumière d’opale. Au passage, je prends le temps de tirer un gros plan des sept ouïes qui en font de lui une rareté dans le monde des requins, plutôt abonné au chiffre cinq. Membre de la famille des Hexanchidés, cette espèce a franchi des millions d’années sans pratiquement évoluer, traversant intacte plusieurs extinctions de masse à l’échelle planétaire. Respect.

Cinq petites minutes de navigation séparent le carrousel des requins de la crique des otaries. Pourtant, les deux espèces ne se fréquentent pas, allez savoir pourquoi, pas plus d’ailleurs que le grand requin blanc pourtant bien présent dans False Bay. S’il ne chasse qu’exceptionnellement près de la côte, ce dernier sévit au milieu de la baie, essentiellement autour de Seal Island un grand caillou dénudé, où vivent entassées quelques milliers d’otaries à fourrure (Arctocephalus pusillus). De toute évidence, la mini population d’otaries à laquelle nous rendons visite a choisi la sécurité en squattant ce dédale de rochers proche de la côte.

A peine atteignons nous le fond qu’elles jaillissent de partout dans une provocation ininterrompue, crachant des chapelets de bulles, mordillant tantôt une palme, tantôt un poignet, tantôt un mollet ou une fesse. Elles prennent incontestablement du plaisir à se jouer de nous, pauvres bipèdes maladroits embarrassés d’un équipement aussi encombrant que bruyant. Je ne cesse de tirer le portrait des facécieux pinnipèdes tandis Didier les filme pratiquement en continu. Hélas, tout a une fin et l’air s’épuise trop vite dans les blocs. Comme si elles le sentaient, les demoiselles à fourrure nous offrent un ultime spectacle. L’une d’elles s’approche de mon binôme qui, à court de batteries, offre à l’une d’entre elles sa main dégantée. Mordra, mordra pas ? Finalement, la jeune otarie pose délicatement sa truffe sur la main offerte... avant de déguerpir dans une pirouette d’adieu. Vous avez dit cadeau ?

••• Lire l’article de Gérard Soury dans le "Hors série Voyage" de Plongée Magazine de Novembre 2011.

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