Philippines : Moalboal, la plongée en 3D

Faire le « grand écart » en plongée, c’est possible. Il suffit pour cela de chausser ses palmes au Dolphin House, un centre francophone établi à Moalboal, sur la côte ouest de l’île de Cebu. De l’hippocampe pygmée gros comme un ongle au banc de sardines si gigantesque que l’on peut s’y perdre, une faune comme nulle part ailleurs y a établi ses quartiers.

Le pinceau de la torche de Lotlot, notre guide philippin balaie la paroi verticale, semble hésiter puis fait une pause dans l’arborescence d’une éponge brunâtre. La lumière des LED dénonce une créature pour le moins étrange. Même ébloui par la débauche de photons, l’antennaire rouge vif (Antennarius commersoni) frémit à peine. Pas plus que sous le mitraillage en règle de mes flashes, ni même des puissants phares de mon complice Didier. Ce poisson en perpétuelle embuscade n’est qu’un des joyaux du récif de Moalboal dont nous découvrons l’extraordinaire tombant jour après jour.

CAVERNE D’ALI BABA

Pour moi, Lotlot fait partie des guides d’exception, d’abord par ses compétences d’instructeur mais avant tout pour son extraordinaire connaissance de la faune sous-marine. L’antennaire rouge qu’aucun d’entre nous n’avait remarqué n’est qu’une star parmi toutes celles qui ne demandent qu’à être admirées mais qui, la plupart du temps, échappent au plongeur trop pressé. Ainsi, sa lampe magique a pu nous dénicher d’autres antennaires aux couleurs fondues dans leur environnement : rouge, brun, orange, bleu, jaune vif… Que ne ferait-on pas pour passer inaperçu ? Grâce à lui, nous sommes allés tirer le portrait de plusieurs couples de poissons mandarins (Synchiropus splendidus) dans des ébats aussi érotiques que crépusculaires. Cette même cette nuit, nous avons ajouté à notre moisson d’images une tribu de poissons fantômes arlequins (Solenostomus paradoxus) mal dissimulés dans leurs comatules aux bras déployés. C’est simple, à ce stade du séjour, ma seul crainte était de manquer d’espace de stockage sur mes disques durs.

Et encore, je passe sous silence les dizaines d’espèces de nudibranches aux robes extravagantes, les fragiles hippocampes, les sèches impertinentes qui ne cessent de se transformer pour mieux tromper leur monde, les crabes bonbons dissimulés dans les alcyonnaires roses, les mollusques de tous calibres, de la minuscule olive chinoise à l’énorme tonne philippine sortie de sa tannière dès la nuit tombée.

TANGO PHILIPPIN

Un matin où nous étions censés faire des images sur l’épave d’un avion de tourisme posé sur le fond, notre Lotlot (que je soupçonne d’avoir des yeux de mouche) avait repéré dans le lointain, le manège d’une squille multicolore, alias mante arlequin, voire Odontodactylus scyllarus pour les latinistes purs et durs. Dès que l’animal avait regagné sa tanière, il s’en était suivi une séance de prises de vues épique, sorte de tango passionné entre la mante outrageusement maquillée, partagée entre crainte et curiosité et le photographe obstiné que je suis. J’étais sur le point de repartir en quête d’autres sujets, quand Lotlot m’avait retenu d’une pression de la main sur l’épaule. À vingt centimètres de ma jambe, un couple de poissons-démons épineux (Inimicus didactylus) flirtait sur le sable, toutes épines dehors. J’ose à peine dire combien de fois les deux protagonistes à tête de cauchemar sont ensuite passés par mon objectif gourmand.

Ce sacré Lotlot avait bien plus d’un tour dans son sac. À la suite d’une rencontre inopinée avec un magnifique serpent marin, un « tricot rayé » (Laticauda colubrina) qui voulait à tout prix admirer son reflet dans le hublot de mon caisson photo, j’avais « déploré » la rareté de ce type de rencontre. L’air amusé de notre guide magicien aurait dû me mettre la puce à l’oreille. L’après-midi même nous étions face à la mangrove de Moalboal pour une muck dive, entendez par là une plongée dans la boue. Cinq mètres de fond, quelques buissons de corail famélique, pas de quoi fouetter un chat. Jusqu’à ce que Lotlot-le-facétieux ne découvre un orifice discret aménagé dans le fond de la baie. Quelques minutes de patience suffirent. Comme un diable bondit de sa boîte, un long ruban olivâtre surgit de la vase, fila droit vers la surface pour respirer avant de rejoindre son terrain de chasse. Pour ce serpent de mer cornu (Acalyptophis peronii), l’heure du dîner avait sonné, et il se mit en quête d’une proie sans se préoccuper le moins du monde de notre présence. Il va sans dire que la moisson d’images fut à la hauteur de l’événement.

UN MILLIARD DE SARDINES

Pourtant nous n’étions pas au bout de nos surprises. « Des sardines, vous êtes preneurs ? » avait demandé Lotlot d’un air entendu. Sur le moment, j’ai même cru à une plaisanterie. J’avais tort. Ce gars-là ne plaisante jamais lorsqu’il s’agit d’étonner son monde. Aussi tôt dit… Après cinq minutes de navigation, nous le suivions le long du tombant vertigineux qui longe toute la côte de Moalboal. Lotlot avait conseillé de nous équiper en grand-angle. Pourquoi donc un objectif capable de prendre sur plus de 100 degré pour quelques sardines qui ne manqueraient pas d’être ridiculement petites sur une image panoramique ?

La réponse est venue en même temps qu’une soudaine obscurité. Pourtant, ce matin-là, aucun nuage n’obscurcissait le ciel. En levant les yeux vers la surface, j’ai vite compris. Il devait y avoir des milliards de sardines, pour autant que ce chiffre signifie quelque chose. Une masse protéiforme gigantesque nous a vite enveloppés. Une masse telle qu’elle constituait une entité, comme si ces organismes innombrables avaient renoncé à toute individualité pour ne constituer qu’une créature unique.

Ces sacrés clupéidés occupaient tout l’espace visible, nous y compris. Nous étions devenus sardines. Pendant des secondes qui m’ont paru une éternité, en l’absence de tout repère visuel, j’ai eu le vertige. C’est en observant l’ascension de mes bulles que j’ai retrouvé le sens de la verticale. Ce matin-là, grâce à la complicité de notre ami Lotlot et ses sardines, j’ai franchi une étape mémorable dans ma longue carrière de photographe sous-marin. Le seul reproche que je pourrais faire à la « plongée grand-écart » propre à Moalboal c’est qu’elle a créé chez moi une redoutable addiction. De celle dont on ne guérit jamais.

Retrouvez cet article dans le N° 136 de Plongeurs International (Nov/Déc 2015)

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