Saint-Eustache, le musée submergé

Rarement mentionné dans les livres d’histoire , ce modeste caillou d’origine volcanique situé au nord des Antilles a pourtant connu des heures de gloire et de souffrance depuis sa découverte par un certain Christophe Colomb en 1493. Durant les 150 ans qui suivent, l’île change 22 fois de puissance coloniale. Loin de son passé agité, elle est aujourd’hui résolument tournée vers un tourisme raisonné, notamment autour de la plongée sous-marine. Il ne nous en fallait pas plus pour laisser la vieille Europe derrière nous le temps d’un reportage.

Forte d’à peine 3000 habitants, Saint-Eustache (Statia), appartient au Pays-Bas caribéens au même titre que les îles de Saba et Bonnaire, aussi, est-il surprenant que la langue parlée soit l’anglais et la monnaie, le dollar américain. Qu’importe, au Scubaqua Dive Center, notre club de plongée située au pied d’Oranjestad (plus petite capitale du monde), on parle français, anglais, néerlandais, espagnol et allemand. Excusez du peu. Dénominateur commun de tout ce petit monde, une passion pour l’île et sa riche histoire dont il est possible de tourner les pages rien qu’en plongeant dans l’immense baie de la côte ouest.
Fait suffisamment rare pour être souligné, la plupart des sites de plongée sont classés « sites archéologiques protégés » et pourtant, tout peut-y être observé, voire manipulé mais toujours replacé dans sa position initiale avec le respect dû aux témoignages du passé. D’ailleurs, les guides de plongée sont autant de gardiens de la mémoire et prennent leur rôle très au sérieux. J’en veux pour preuve une de mes premières immersions au lieu-dit Triple Wreck (Triple épave) où Ingrid et Christelle, mes deux cicérones, m’ont tour à tour déniché une caronade (petit canon de proue) à demi ensablée, une ancre brisée, de magnifiques bouteilles intactes, des pipes d’écume, des fers, des chaînes d’esclaves, des grapins d’abordage, et suffisamment de vaisselle pour équiper tous les restautants de l’île. J’allais oublier les centaines de briquettes d’argile cuite, utilisées en mer comme lest de cale et, à terre, pour la construction des infrastructures portuaires. Ni plus ni moins qu’un inventaire à la Prévert par dix-huit mètres de fond.

The Golden Island
L’abondance de tous ces artefacts suscite une question immédiate : « Pourquoi autant et avec une telle concentration ? ». Aux XVIIe et XVIIIe siècles, à l’époque de sa « gloire » l’île était réputée pour la culture de la canne à sucre et on y exploitait de nombreux esclaves arrachés à l’Afrique. Cette singularité avait attiré de nombreux marchands notamment anglais, hollandais et français qui, venant s’approvisionner en main-d’œuvre bon marché, avaient fait de Saint-Eustache, une plaque tournante du commerce des esclaves, des armes, du rhum et des marchandises de tous ordres. A cette époque, l’île que l’on surnommait « le rocher doré » comptait 20.000 habitants (à peine 3.000 aujourd’hui) et la baie pouvait abriter plus d’une centaine de navires. Ce commerce interlope prit fin avec l’abolition de l’esclavage en 1863.

Entre temps, grâce à son statut officieux d’armurerie des Caraïbes, Saint-Eustache avait largement contribué à l’approvisionnement en armes et munitions des 13 colonies d’Amérique du nord dans leur lutte pour l’indépendance contre le Royaume Uni. En raison des liens d’amitié avec les Patriots d’Amérique, le 16 novembre 1776, le gouverneur de l’île accueillit l’USS Andrew Doria pourchassé par les Britanniques, un fait d’histoire qui marque la première reconnaissance des Etats-Unis d’Amérique par un gouvernement étranger.

On ne peut qu’imaginer le grouillement de population concentrée sur la côte ouest, les équipages de toutes nationalités allant et venant au rythme des norias de chaloupes entre navires et entrepôts, les tavernes enfumées, les inévitables altercations entre marins et parfois les abordages sanglants pour la possession de marchandises souvent illicites. Un climat sous tension permanente qui conduisait parfois à l’incendie et au naufrage de navires dont à l’époque on ignorait comment récupérer les biens une fois l’épave gisant au fond de la baie.

Trésors sous haute surveillance
La prospérité de Saint-Eustache s’étant largement dégradée au cours des siècles suivants au profit d’autres îles, les nations s’en sont progressivement désintéressées. C’est finalement ce qui a permis aux richesses archéologiques englouties de n’avoir suscité que peu d’intérêt et d’être pratiquement restées en l’état… Jusqu’à aujourd’hui, où la fondation Stenapa (St Eustatius National Parks Foundation), conduit avec bienveillance l’organisation du Parc national, tant sur terre que sous la mer.

Un malheur venant rarement seul, les « fortunes de mer » ne procédaient pas seulement de la cupidité des hommes mais aussi des sautes d’humeur de dame Nature qui faisait épisodiquement souffler sur toute cette partie du monde des cyclones d’anthologie. Peu manœuvrants, confinés dans un espace restreint, les vaisseaux de ces époques révolues manœuvraient avec diffculté sous les assauts des éléments déchaînés, se brisaient parfois les uns contre les autres quand ils n’étaient pas drossés à la côte. Aujourd’hui, les seuls témoins de ces épisodes tragiques sont les gigantesques « ancres de miséricorde » que l’on jetait in-extremis par-dessus bord pour tenter de sauver le navire en détresse. Une manœuvre désespérée grâce à laquelle le capitaine et l’équipage s’en remettaient à la miséricorde divine. Vu le nombre de ces énormes mouillages concrétionnés d’écarlate qui jonchent le fond de la baie, on imagine bien que naviguer dans ces eaux au temps de la marine à voile était tout sauf une promenade de santé.

A chacun sa quête
Un peu plus au sud, d’immenses coulées de lave vomies par le Quill, volcan endormi dont la dernière éruption remonte à 1630 ans, abritent une faune d’une extrême richesse. Ici, les amateurs de micro faune passent des heures à traquer poissons juvéniles, crustacés et nudibranches sans oublier les délicates porcelaines « langues de flaments » occupées à dévorer les gorgones. Une exploration qui les amènent souvent à dénicher une tribu d’énormes langoustes ou un élégant requin nourrice surpris au beau-milieu de sa sieste. Dans le même temps, les contemplatifs, se repaissent de paysages sous-marins, terrains de chasse de barracudas en bancs compacts, de tortues indolentes, de grosses carangues argentées et parfois même d’une raie manta inquisitrice. A ma connaissance, je n’ai jamais entendu quiconque se plaindre d’être rentré bredouille, loin s’en faut.

Si les ancres constituent la partie la plus visible du patrimoine historique, elles ne sont pas les seuls vestiges. Soucieux de créer des « points vie » plusieurs bateaux ont été volontairement coulées par les autorités locales et pas des moindres puisque l’une d’entre elles, le Charles L. Brown n’est autre que l’une des plus impressionnantes épaves des Caraïbes. En outre, un chalutier taïwanais, le Chien-Tong a lui aussi rejoint le fond de la baie, de même qu’un remorqueur et une barge. Autant de refuges pour la faune locale qui y trouve une protection efficace. Qui s’en plaindrait ? Sûrement pas les invertébrés qui phagocytent les tôles oxydées ni les poissons, encore moins tortues et requins nourrices qui y ont établi leurs quartiers.

PERLES BLEUES DE LÉGENDE : les Blue Beads
Nombreuses sont les légendes qui courent à propos de ces perles bleues (Blue beads) que l’on découvre occasionnellement à Saint Eustache. L’une des plus célèbres est que l’île américaine de Manhattan aurait été échangée aux tribus indiennes par les colons hollandais contre 30 perles bleues. De nos jours, on dit encore que ce n’est pas vous qui trouvez la perle mais l’inverse, et que cette découverte vous attirera sans cesse vers le lieu de la découverte.
Grâce à une étude approfondie menée dans les années 60 par le chimiste et professeur, le Docteur van der Sleen, on a pu précisément localiser à Amsterdam l’usine de production des perles et de la verroterie destinées au troc dans les colonies hollandaises du XVIIe siècle. L’établissement dirigée par Han Henrixz Soop entre 1660 et 1680 employait des verriers venus de Venise et de Murano. La production était acheminée dans les colonies hollandaises, de l’Indonésie aux Caraïbes, par les navires de la Compagnie hollandaises de Indes orientales.
Photo Didier Brémont
Symboles de richesse et de pouvoir, sous forme de colliers, de bracelets ou de ceintures, elles conféraient à leur possesseur un réel statut social, y compris aux prétendants au mariage. Une des théories actuelles prétend qu’elles servaient de récompense ou de moyen de rétribution à des esclaves méritants. Leur nombre relativement élévé trouvé dans toute l’île (l’un des hauts-lieux du commerce négrier) peut également laisser à penser à une monnaie conventionnelle destinée à s’acquitter des transactions dans ce domaine.
Quant aux trouvailles réalisées en plongée, elles se situent principalement autour du lieu-dit « Blue Bead Hole » (trou de la perle bleue). Le spécialistes penchent volontiers pour un chargement perdu lors d’un naufrage plutôt que l’accumulation mystérieuse de perles jetées à la mer par les esclaves lors de leur libération.

LA « TRIPLE ÉPAVE » : PLONGÉE AU XVIIIe siècle
Des épaves proprement dites de la marine à voile, il ne reste quasiment rien de visible. En revanche, de nombreuses pièces historiques jonchent le sable : bouteilles de toutes formes, pipes d’écume, ancres, grapins, parfois quelques ossements, des pièces indéfinissables datant du commerce des esclaves, des pièces d’artillerie à demi enfouies et des montagnes de briques utilisées comme lest. Etrangement, lors de leurs passages, les cyclones contribuent aux fouilles de manière inattendue en bouleversant les fonds, jusqu’à exhumer des pièces archéologiques dont on ignorait l’existence. En 2017, le cyclone Irma avec des vents atteignant 295 km/h et générant des vagues de plusieurs dizaines de mètres de hauteur a relancé un travail d’exploration qui doit conduire à une réévaluation globale du patrimoine archéologique de la baie.

LE CÂBLIER CHARLES BROWN
Le 25 Juillet 2003 à 17 h 42 précises, le Charles L. Brown racheté à son propriétaire pour 1 $ symbolique, s’engloutisssait face à la côte ouest de Saint-Eustache par 30 m de fond. Ainsi s’achevait la carrière de ce grand navire long de 100 m et vieux de presque un demi siècle, construit à Naples en 1954. Dès lors, à la mission de poseur de câbles de télécommunication succédait celle de récif artificiel. Une mission dont il s’acquitte depuis à merveille, se parant d’année en année de magnifiques concrétions. De la quille posée sur le sable à 30 m de profondeur jusqu’aux superstructures dans la zone des 20 m, l’épave est accessible à tous les plongeurs. Une faune de plus en plus nombreuse a pris possession des lieux et il n’est pas rare d’assister à un ballet de carangues en chasse ou de nager au milieu d’un banc de barracudas, quasi propriétaires du site.

LE CHIEN TONG
Coulé en 2003, cet ancien chalutier taïwanais repose par 22 m de fond. Si le pont est fréquemment visité par les raies pastenagues, chacune de ses anfractuosités abrite langoustes, cigales de mer, poulpes, et poissons juvéniles. Cependant, dès que le soleil a plongé derrière l’horizon, ce sont les tortues qui prennent le relai : énormes tortues imbriquées et tortues vertes y trouvent refuge dans les cales pour y passer la nuit. Sous l’œil attentif du guide de plongée il est possible, moyennant quelques précautions et le respect des bonnes manières, de s’en approcher. Une visite inoubliable que d’aucuns gratifient volontiers de cinq étoiles dans leur carrnet de plongée.

Ce reportage a pu être réalisé grâce à :
Dive & Travel
Gfellerstrasse 22 - CH-3175 Flamatt. Suisse.
https://www.diveand.travel/
mail@diveand.travel@divea

ainsi qu’au :
Scubaqua Dive Center de Saint-Eustache
http://www.scubaqua.com/fr/index.html

Retrouvez cet article dans le N° 280 de Subaqua (Septembre/Octobre 2018)

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